Gauche ouvrière et chrétienne

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Association de loi 1901, à but non lucratif, (numéro de déclaration : 0722002611) militant pour une gauche nouvelle, proche des couches sociales les plus basses, et qui n'est plus peur d'être chrétienne.

28 avril 2006

"Le salut par un changement de République"

Le délabrement des institutions affecte avant tout le régime constitutionnel
sous lequel nous vivons. Il faut imaginer d'en changer d'ici à 2007.

"Le salut par un changement de République"

par Paul Alliès
professeur de science politique à l'université de Montpellier-I, vice-président
de la Convention pour la VIe République.
 

La France vient de vivre un épisode singulièrement illustratif du délabrement de
ses institutions. Il est de nature à augmenter les risques politiques qui pèsent
sur la prochaine élection présidentielle. Il affecte avant tout le régime
constitutionnel sous lequel nous vivons, et pas seulement son personnel
politique. Si bien qu'il devient de salut public de changer de République.

Les Français, jusqu'ici les moins avertis de ces questions, auront découvert
grandeur nature l'archaïsme de la Ve République. Depuis le passage en force
d'une loi au Parlement jusqu'à sa promulgation-suspension pour ne pas risquer la
démission du Premier ministre, ils ont eu droit à une démonstration de ce que
permettent nos actuelles règles constitutionnelles.

Ce spectacle impressionnant est-il le résultat d'une «mauvaise gouvernance», de
mauvaises actions de dirigeants inexpérimentés (le Premier ministre) ou usés par
le pouvoir (le Président) ? Cette thèse a été défendue par bon nombre de
commentateurs. Elle fait écho à ce qu'avait été le choeur de la campagne de
Lionel Jospin : «Présider autrement». Elle postule que les hommes sont plus
forts que les institutions, que leur méthode de gouvernement peut changer
radicalement la nature de celles-ci. On a vu, le 21
avril 2002, comment elle n'avait pas réussi à emporter la conviction de plus de
16,18 % d'électeurs. Car cette thèse est fausse : la Ve République forme un tout
dont il est impossible de s'extraire, et la gauche, responsable en ce domaine de
tant de contre-mesures, devrait s'en convaincre sans tarder. L'instauration du
«quinquennat sec», en septembre 2000, a renforcé l'autorité du Président sur le
Parlement et sa majorité, tout en renforçant son irresponsabilité et son
inviolabilité. L'inversion du
calendrier en 2002, redonnant la primeur à l'élection présidentielle, a
définitivement interdit toute évolution parlementaire du système, qu'avait
pourtant laissé imaginer la succession des cohabitations. Le Premier ministre
peut donc gouverner à coups d'ordonnances et de 49-3, faisant du Parlement
français le plus insignifiant de tous les Etats membres de l'Union européenne.
Il peut aussi utiliser sa fonction dans la compétition pour l'élection
présidentielle puisque la Constitution l'y encourage. C'est ce
désordre institutionnel qui aggrave la crise entre l'opinion et sa
représentation politique, entre les gouvernés et les gouvernants quels qu'ils
soient.

Jamais la défiance des Français n'a été aussi forte vis-à-vis de ces derniers.
Le sondage TNS-Sofres des 8 et 9 mars, au début de la crise du CPE, est
impitoyable : 72 % et 70 % des personnes interrogées s'estimaient mal
représentées par un leader politique ou un parti. Gageons que, au cours du
dernier mois, ces chiffres se sont encore élevés. Ils corroborent le divorce
désormais historique entre les Français et leur système politique. A chaque
occasion qui leur est donnée, ils votent volontiers «non», que
ce soit dans le référendum européen de 2005 ou aux élections régionales de 2004.
La majorité des électeurs est gagnée par le vote par intermittence, le vote
sanction, le vote impulsif, le vote blanc et nul, l'abstention politique enfin.
Sur les 41 millions d'électeurs inscrits en 2002, 28 millions se sont ainsi mis
hors système. C'est une des raisons structurelles de l'incapacité des majorités
sortantes à se faire réélire, ce qui fait là encore de la France un cas rare en
Europe.

La crise que nous venons de vivre ne va pas inverser ces tendances, bien au
contraire. L'élection présidentielle de 2007 sera donc une date de plus dans
l'érosion des partis de gouvernement, régulièrement affaiblis par un
présidentialisme totalement opposé à l'évolution de la société, aux
comportements participatifs des citoyens, aux attentes culturelles des jeunes.
L'emballement médiatique actuel tant sur Sarkozy que sur Ségolène fait écran.
Mais, si l'on ne veut pas que se répète en se caricaturant le 21
avril 2002, il faut imaginer dès maintenant un changement de régime. Force est
de constater que, depuis quatre ans, les prises de position et propositions en
ce sens n'ont cessé de se multiplier et de s'élargir, d'Edouard Balladur à
Marie-George Buffet, en passant par François Bayrou. Arnaud Montebourg n'est
plus le seul à revendiquer cette idée dont il eut l'initiative. Il incarne par
contre, à lui seul, l'option primo-ministérielle contre la perspective d'un
régime dit présidentiel, qui ne ferait
qu'aggraver la crise sociale et culturelle dans laquelle la Ve République nous a
plongés. Comment imaginer le passage à une VIe République ? D'abord, avec un
candidat qui en incarne le désir et le projet, qui dénonce clairement la
responsabilité de nos institutions dans la crise de la politique. Ensuite, avec
l'engagement des formations parlementaires républicaines d'utiliser les
ressources de l'article 89 de l'actuelle Constitution qui donne «aux membres du
Parlement» l'initiative en matière de révision.
Ce serait une bonne manière d'exploiter ce que la Constitution de 1958 conserve
d'irréductiblement parlementaire. Elles pourraient s'accorder dès lors pour
qu'une proposition soit déposée et adoptée par une «majorité d'idées» dans les
deux Chambres avant d'être soumise à référendum. Sans doute la bataille sur le
contenu du projet sera rude, mais elle sera de nature à offrir une perspective
rassurante à tous ceux qui ne supportent plus l'installation des élites dans
l'aventure et l'irresponsabilité. Le 4
novembre 1965 le général de Gaulle abordait la campagne pour la première
élection présidentielle au suffrage universel direct en ces termes : «Que
l'adhésion franche et massive des citoyens m'engage à rester en fonction,
l'avenir de la République nouvelle sera décidément assuré. Sinon, personne ne
peut douter qu'elle s'écroulera aussitôt et que la France devra subir ­ mais
cette fois sans recours possible ­ une confusion de l'Etat plus désastreuse
encore que celle qu'elle connut autrefois.»

Alors qu'il n'y a plus de personnalité adéquate à ce régime dont la nouveauté
est entièrement épuisée, il y a, par un étrange paradoxe de l'histoire, une
actualité de ces propos gaulliens et la même nécessité de choix entre une
nouvelle République ou le chaos.

Posté par armand72 à 14:02 - morceaux choisis - Commentaires [0] - Permalien [#]

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